Metheny + Zorn = Book of Angels

On pourrait parler de deux locomotives, évoluant sur des voies parallèles, partis pour leurs itinéraires musicaux à peu près à la même époque et qu’on n’attend pas à la même gare d’arrivée. En fait, on a l’impression de deux voies parallèles qui ne jamais se rencontrer. John Zorn, grand mage de l’avant-garde new-yorkaise, « poralisateur et provocateur naturels » dira le New York Times et demi-dieu du festival de musique actuelle de Victo, et Pat Metheny, un des artistes-phare du jazz depuis 30 ans, guitariste exceptionnel dont l’art embrasse de multiples traditions, coupable par moments d’écarts sirupeux qui le rendent suspects auprès des puristes et demi-dieu du festival de jazz de Montréal.

Mais voilà, dans ce monde de chapelles, deux artistes qui ont trop à dire pour se préoccuper des puristes. De toute façon, l’art évolue mieux dans les esprits féconds et ouverts, et en cela, John Zorn et Pat Metheny ont tout en commun.

I think we’re both additives. We don’t strip things away. We add, add, add.
Cette phrase de John Zorn, en entrevue au New York Times, pourrait bien vous préparer à ce disque que je trouve personnellement exceptionnellement réussi, distrayant, mystérieux et par moments émouvant. Car oui, contre toute attente, leurs deux mondes s’additionnent pour ne garder peut-être que le meilleur de chacun: la force intellectuelle et, pourrait-on dire, mystique des compositions de Zorn, mises en son avec panache par Metheny avec son incomparable flair mélodique et sa séduisante palette sonore, nous donne un disque qui balance idéalement entre le côté nutritif et le côté givré!

Cet album constitue en fait le volume 20 tiré de pièces du deuxième cycle du Book of Angels de Zorn; en 2004, Zorn, créateur plus que fécond,  a écrit plus de 300 pièces en trois mois, inspirées par le mysticisme juif . Et depuis, son étiquette, Tzadik, édite régulièrement des albums mettant en contact des musiciens et le cycle musical: il y a là des complices habituels, les Masada String Trio, Masada Quintet, Erik Friedlander, Marc Ribot et autres Bar Kokhba… Au milieu de cette clique bien identifiée à la galaxie zornienne, le nom de Metheny semble soudainement bien… pop!

Mais c’est justement la qualité première de ce disque que de ne jamais renier Zorn et ses furies, mais dans un emballage où Metheny demeure identifiable, fidèle à lui-même. Et c’est tout un hommage aux qualités exceptionnelles de Metheny, aux qualités presque oecuméniques de son art.  Jamais Zorn ne vous semblera si séduisant; mais rarement aurez-vous entendu Metheny aussi déjanté.

Accompagné uniquement de son batteur Antonio Sanchez et opérant lui-même tous les autres registres (guitares, bases, mais aussi bandonéon, flugelhorn et bien sûr son Orchestrion), Metheny ouvre une palette émotive très large, à sa manière coutumière. Vous trouverez les Book of Angels de Zorn sévères et intellos? Pas cette fois. Écoutez l’exceptionnelle Phanuel pour vous en convaincre: on est dans la beauté methenienne à plein nez, quelque part pas très loin du magnifique disque en duo avec Lile Mays, As Falls Wichita, So Falls Wichita Falls. Ce qui a toujours différencié Metheny de ses pairs jazzmen plus traditionnalistes est mis en lumière ici: un vrai travail d’orfèvre au niveau des arrangements, un enrobage onirique qui magnifie la beauté (et la portée) d’une très belle mélodie brodée à la guitare acoustique: du grand art. On ne voudrait pas que ça s’arrête. Vous ne retrouvez pas le parfum klezmer espéré (c’est du John Zorn après tout?):  la précédente, Sariel, est une pièce 5-étoiles dans mon livre: mélopée répétitive dansante sur laquelle Metheny se lance, précédé de la batterie, dans un solo électrique complètement déjanté, qui finira dans un bruitisme que ne renierait pas David Sylvian dans ses soirs les plus abscons. Vous vous ennuyez de la guitare synthé de Offramp (un grand disque de jazz fusion du Pat Metheny Band)? Elle offre un contrepoint aérien à la plus trad Tharsis… Et ainsi de suite…

Après vous être régalé les oreilles pendant 44 minutes, peut-être serez-vous tout à fait prêts pour la pièce finale: cette fois, le monde musical se déconstruit: on est dans le free-jazz le plus abstrait. Plus de mélodie, plus de rythme. Des idées, qui font des sons, qui font des idées, qui font des sons. Ne vous surprenez pas si ça semble être la préférée de Zorn. Ce ne sera probablement pas la vôtre, mais c’est un digestif musical approprié…

Tap: John Zorn’s Book of Angels, Vol. 20 est disponible tant sur étiquette Tzadik (emballages toujours spectaculaires, et prix plus chers) que sur l’excellent label américain Nonesuch, qui l’offre également en téléchargement lossless sur son site Web.

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