Mehliana: Brad Mehldau éclaté, sale, funky

Keith Jarrett, qui ne manque jamais une occasion de l’égratigner, ne serait pas d’accord, mais vous serez plutôt de mon côté après avoir écouté Taming The Dragon: Brad Mehldau est LE jazzman qu’il fallait à cette génération. Une tête chercheuse inspirée, qui fracasse les murs de son style musical avec fougue, audace, talent, soul, inspiration. Que son duo Mehliana soit un astérisque de plus à son éclectique discographie ou le début d’un autre chapitre, qu’il soit plus addictif qu’événementiel, aucune importance. Ça groove fort et ça décolle souvent.

mehliana-taming-the-dragonLes ingrédients: le pianiste et leader le plus célébré de sa génération, Brad Mehldau, entouré d’une panoplie électronique au-dessus duquel trône le Fender Rhodes si emblématique du jazz fusion des années ’70; à ses côtés, un jeune batteur très en vue de la nouvelle scène new-yorkaise, Mark Guiliana (déjà encensé par Bill Bruford, soit dit en passant, et tant qu’à être dans le potin, petit ami de la chanteuse Gretchen Parlato).  Au menu, 12 titres originaux (six de Mehldau, six co-écrits par le duo) et 70 minutes d’une plongée dans un jazz fusion électronique qui malaxe vigoureusement les oreilles et bouge les tripes.

Jazz cérébral, cosmique ou funky, nous plongeons dans un univers où le « son » est tout aussi important que la ligne mélodique ou la trame harmonique, et en ce sens, Mehldau, jamais très loin du rock quand il le peut, rejoint des préoccupations que les amateurs de rock seventies aimeront bien. Comme un kaléidoscope musical où les diffractions dessinent des formes abstraites et sans cesse changeantes, ce disque vous amène un peu partout et nulle part à la fois, dans un long trip psychédélique; on pense parfois à Herbie Hancock sauce vintage 70s, parfois à un Pink Floyd aérien, parfois même à un Vangelis jazzé; et parfois, on retrouve le Brad Mehldau élégiaque du Elegiac Cycle, dans de nouveaux habits.

Le clip « live » Hungry Ghost a peut-être développé chez vous les mêmes attentes monstrueuses qu’il avait initiées chez-moi.  Si tout avait été de ce niveau, réunissant groove, urgence, son, émotion, on aurait crié au chef d’oeuvre. Or, ce n’est pas vraiment un disque qui vous prend aux tripes, pourtant une grande spécialité du pianiste.  Comme si, fasciné par le son de son Rhodes et les possibilités de sa lutherie électronique, le pianiste laissait simplement sa virtuosité naturelle et la fabrication sonore faire le reste.

Mehliana

Et puis, avouons que dans le « spoken word », Mehldau n’atteint pas de grandes cimes; lui qu’on sait bavard dans ses notes de pochette a eu l’idée de causer: il se pourrait que la pièce-titre, qui ouvre l’album avec une forme de récit, vous irrite par son vocabulaire: entendre en quelques minutes « hipster », « Dennis Hopper / Joe Walsh », « dude », « douchebag » et quelques autres mots-clés (de hipster justement) n’est pas foudroyant d’invention. Mais son sampling de Gainsbourg est plutôt bien réussi, et il y a des moments de pure extase rythmique et sonore sur ce disque: You Can’t Go Back Now est imparable et Just Call Me Nige presqu’autant. Et  Elegy for Amelia E., qui que ce soit la destinataire, vous enverra des réminiscences électroniques qui vous rappelleront de belle façon Blade Runner. Les amateurs de Highway Rider (une des précédentes expériences de Mehldau) seront en pays de connaissance avec The Dreamer et Swimming est juste un beau morceau magnifiquement texturé.

Toujours passionnant à suivre, Mehliana pourrait décevoir les amateurs de l’Académie du Jazz et les Puristes; les autres pourront s’éclater!

QUALITÉ SONORE

Pour un album si dépendant de son « son », il vaut la peine de s’arrêter un peu sur la qualité de celui-ci! Surtout que le label Nonesuch montre une certaine tendance récente à livrer des disques passablement compressés au matriçage, jazz ou pas.  Le dernier Metheny Unity Group était carrément mauvais à ce niveau.

Il est évident qu’on cherchait ici un son assez « sale », et les préoccupations audiophiles ne venaient sûrement pas en tête de liste du label. Alors sachez-le: le disque est très « hot » dans sa version numérique. Le son du duo est sans nul doute très texturé, mais vous le devinerez plus que vous l’entendrez.  Ça « clippe » quoi! Régulièrement.

La « Dynamic Range Database » montre un DR moyen de 8. Ça s’entend malheureusement. Peut-être la version vinyle sera-t-elle différente. Comme on aimerait parfois entendre la batterie de Guiliana dans toute sa splendeur dynamique! Pour un album qui se vautre dans les sonorités analogues des années ’70, il est dommage qu’on n’ait pas poussé l’émulation jusque là.  Peut-être serait-il temps que les audiophiles se manifestent à Nonesuch.

Can't Go Back Now (Mehliana)

Can’t Go Back Now. Victime de la « loudness war ». Dommage qu’on n’ait pas poussé l’émulation des années ’70 jusqu’au bout!

ET DONC…

Mais nous ne voudrions pas vous laisser sur cette note négative. Alors nous vous enjoignons à contempler ces deux musiciens virtuoses en pleine extase du jeu! On vous le dit: addictif!  Nous ne pourrons que regretter l’absence du batteur lors du passage en solo de Meldhau au Festival de Jazz cet été.

MUSIQUE ET PERFORMANCE

3 étoiles et demie

QUALITÉ SONORE

3 étoiles

 


 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s