Sur la platine: le nouveau blues de Blue Note

Le nouveau Blue Note: fabuleux Ambrose, irrésistible Brian Blade

Qu’évoque pour le mélomane et l’audiophile la combinaison magique de ces deux mots: Blue Note? Un plaisir auditif et visuel intenses.

Évidemment, on parle d’une période fabuleuse du jazz et de la parution discographique. Quelque part entre 1955 et 1965, c’est une source presque inépuisable de grands albums, de grands artistes qui passent presque tous par ce label magique qui, non seulement symbolise à lui seul un « son » irrésistible, celui de l’ingénieur Rudy van Gelder, et d’un style au confluent du hard-bop et du soul-jazz, mais qui devient aussi la référence de la pochette de 12 pouces (irrésistible graphisme Blue Note, souvent imité, jamais égalé).

Blue Note - de grands classiques

Blue Note – de grands classiques

Mais qu’est devenu le label Blue Note?

Eh bien, le label se porte très bien merci.

Capable de concilier les impératifs commerciaux d’artistes plus « populaires » pour qui le mot jazz semble un peu triré par les tiges (Norah Jones, Robert Glasper) tout en gardant ses « street cred » en continuant de promouvoir le corpus plus exigeant d’artistes respectés au plus haut point (Jason Moran, Joe Lovano, Gregory Porter et autres), Blue Note réussit un exploit rare dans les labels: gérer un patrimoine fabuleux (y a-t-il un label plus réédité que Blue Note?) tout en restant pertinent. Très pertinent.

Car il y a un nouveau « son » Blue Note.

Comme il y a un nouveau Jazz.

Il y a longtemps que je veux vous parler de deux parutions Blue Note du printemps dernier, qui témoignent de ce nouvel élan. Deux disques qui, tout en étant indiscutablement jazz, sèment dans des terreaux plus variés, plus vastes et plus fertiles. Je commencerai aujourd’hui avec cette nouvelle star du label: un jeune trompettiste de 32 ans au nom improbable et au talent fou: Ambrose Akinmusire, nouvel enfant chéri de la planète jazz.

Ambrose Akinmusire

Ambrose Akinmusire

Appeler son second album The Imagined Savior Is Far Easier To Paint… augmenter son célébré quintette (gagnant du prix New Rising Star au dernier « poll » Downbeat) d’un quatuor à cordes, d’une flûte, d’une guitare électrique et de chanteurs… remplir un disque de jazz de 79 minutes denses, sans un seul standard… ambition démesurée? Ou simplement l’expression abondante d’un compositeur et leader dont l’imagination semble sans limites?

Je vais vous dire une chose: vous entendrez encore parler beaucoup de Ambrose Akinmusire. Et je suis très curieux de voir si les polls Downbeat, si conservateurs, célébreront à sa juste valeur ce disque fabuleux. Akinmusire sera-t-il le compositeur de l’année?

"The Imagined Savior Is Far Easier To Paint"

« The Imagined Savior Is Far Easier To Paint »

J’aime bien cette description, parue sur l’excellent site PopMatters:

Savior assays classical, jazz, pop, and arty impressionism, but it never feels random. Instead, it feels like a vehicle moving down an American interstate, past every interesting place that music can go in 2014. 
Prenons donc les trois premières pièces de l’album, et établissons la géographie, vaste, de ce territoire couvert par le jeune ensemble. Comme un relevé topographique du monde musical jazz d’aujourd’hui.
  1. Marie Christie: sur de délicates arpèges impressionnistes du pianiste Sam Harris, la trompette expressionniste de Akinmusire décrit de vastes arabesques aux lignes cassées. Même s’il étire toute idée de mélodie jusqu’à son point de cassure, Ambrose maintient une force expressive qui retient tout à fait l’auditeur dans son discours. Imaginez une palette fortement expressionniste d’une réalité délicate, sophistiquée.
  2. As We Fight: évidemment, le jazz perd un peu beaucoup ses quatre lettres lorsque le blues en est absent. Alors, est-ce qu’il y a un parfum blues dans ce qui est, de toute évidence, l’oeuvre d’un Compositeur, avec un grand C? Oui, comme il y a beaucoup d’impros, de très beaux solos, de libertés..La seconde pièce permet l’entrée en scène de son très fort quintette, augmenté de la présence du guitariste Charles Altura. Le thème, énoncé par la guitare, la trompette et le ténor, sur une rythmique piano/basse/batterie, nous ramènent au pain et au beurre du jazz: parfum blues: liberté mélodique, rythme soutenant, parfum sixties, droits civiques, coltranien (je fais une association libvre, là, ne m’en veuillez pas). Les solis sont concis, mélodiques. On est au loin des automatismes et de la prédictibilité qui peuvent parfois devenir gonflants en jazz, même lorsque les solistes sont de feu: on sent la volonté des solistes d’être au service du son du groupe et du groove de la pièce. Les relais entre musiciens sont rapides, précis, les solos sont magnifiquement appuyés par les autres musiciens. Les arrangements sont suaves, il y a chez Akinmusire un souci évident des tonalités, des couleurs orchestrales. J’ai beaucoup pensé à Matt Ulery, mais dans un contexte sonore, disons, beaucoup plus black. Ravel du jazz, Akinmusire? Parfois, c’est suffisamment beau dans ses couleurs orchestrales pour nous y faire penser.
  3. Our Basement: Puis, après ce moment plus « classique », une perle noire: « Our Basement », quatuor à cordes, voix, trompette, piano et batterie: la compo contemplative, envoûtante, de la chanteuse Becca Stevens, qu’elle chante avec une magnifique retenue, la voix légèrement feutrée, avec une sorte de volupté impressionniste: réflexion  sur un amour, un lieu, un moment: la voix de la chanteuse, légèrement rauque, l’écrin du quatuor, mais surtout, ce soli de trompette légèrement halluciné, comme lorsqu’on regarde dehors au petit matin, que le soleil nous frappe la rétine et qu’on ne voit plus très clairement. Au-delà de ses talents de leader, de compositeur, d’arrangeur, il y a cette trompette. Son côté givré, je soupçonne!

Voilà, trois pièces de passées, 16 minutes, et déjà nous avons beaucoup voyagé, et toujours contemplé de magnifiques lieux. Et ce n’est que le début. Ambitieux, très ambitieux, mais avec le moyen de ces ambitions, l’album se décline sur plus de 79 minutes, et n’en gaspille pas.

Bon il y a peut-être la toute dernière pièce, 16 minutes embrasées qui frayent trop près du free pour que je m’.y laisse glisser si tard en fin de parcours. Mais des critiques plus ferrés en jazz que moi semblent y voir une conclusion appropriée, alors c’est sûr que j’y reviendrai!

Il y a bien sûr quelque chose d’austère à cette album de compositeur, qui ne détourne pas son regard des combats raciaux (à l’image de Rollcall For Those Absent, récitatif (par un enfant) de victimes d’incidents raciaux) et qui développe une attitude quand même hyper-sérieuse face à la musique. Mais j’ai peine à trouver un disque plus fécond. Chaque écoute nous livrant de nouveaux détails ratés à l’écoute précédente.

Par exemple, sur mon écoute matinale, j’ai prêté plus attention au solis du leader. Pour découvrir qu’il y a déjà là une matière riche, pour ne pas dire inépuisable.
Ambrose Akinmusire vous comblera le cerveau.

Et le son?

Subjectivement, je le trouve excellent. Belles tonalités, image sonore très adéquate.

Mais… objectivement, il y a de la compression dynamique. Pas des masses. Rien à voir avec, par exemple, le dernier Metheny. Mais sur des systèmes sensibles à la chose, ça pourrait vous dérober un peu de plaisir audiophile. Vous le sentirez un peu sur le jeu très énergique de Justin Brown qui aime bien marteler son « snare »..

Ambrose Akinmusire - "As We Fight"

Ambrose Akinmusire – « As We Fight »

Ingénieur de son: Andy Taub. Matriçage: Dave Darlington. Deux noms que je ne connais pas.

Vous avez maintenant mesuré mon enthousiasme. Faites-moi part du vôtre!

Quant à Brian Blade, l’autre parution de Blue Note dont il faut absolument s’entretenir, nous y reviendrons plus tard dans ce blogue.

LA MUSIQUE

4-étoiles

LE SON

4-étoiles

DR

DR tr


Ambrose Akinmusire –

The Imagined Savior Is Far Easier To Paint

Blue Note.
  1. Marie Christie 3:15
  2. As We Fight (Willie Penrose) 6:23
  3. Our Basement (Ed) 6:26
  4. Vartha 7:46
  5. Memo (G. Learson) 5:50
  6. The Beauty Of Dissolving Portraits 4:13
  7. Asiam (Joan) 6:02
  8. Bubbles (John William Sublett) 3:52
  9. Ceaseless Inexhaustible Child (Cyntoia Brown) 6:12
  10. Rollcall For Those Absent 3:38
  11. J.E. Nilmah (Ecclesiastes 6:10) 5:11
  12. Inflatedbyspinning 3:02
  13. Richard (Conduit) 16:28
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