REEDITION: Bob Dylan – “Another Self-Portrait”: des fleurs parmi les détritus

”What is this shit?” Ainsi s’ouvrait la critique, assassine, du journaliste du Rolling Stone Geil Marcus. C’était en 1970, à une époque où un nouveau disque de Bob Dylan était un événement musical et culturel. Mais Marcus ne faisait qu’exprimer la stupeur et la déception générales devant cet album-double si mauvais qu’il avait l’air d’un gag. En fait d’auto-portrait du plus grand auteur-compositeur de sa génération, un album-double de reprises? Et c’est quoi, ces arrangements cheesy évoquant Lawrence Welk, le Liberace du big band? Et ne me partez pas sur sa pochette, un hideux “self-portrait” du barde lui-même. What is this shit, indeed! “Self-Portrait” fut un monumental bide et la fin du mythe Dylan. Alors, lorsqu’on annonça que le volume 10 de la fameuse Bootleg Series de Dylan, intitulé “Another Self-Portrait”, allait revisiter cette période maudite et nous en présenter des versions alternatives et des chutes de studio, il y avait de quoi être sceptique. Quoi, des rejets de Self-Portrait?

Farce? Vengeance? Ou juste un très mauvais album?

All the tired horses in the sun
How’m I supposed to get any ridin’ done? Hmm.

Ainsi s’ouvre Self-Portrait. Pendant 192 secondes, les deux vers sont répétées sans relâche par des chanteuses gospel, sur fond de cordes lumineuses. Ridin’ ? Writin”? Same difference, comme disent les Américains.

Bob Dylan - "Self-Portrait" (1970)

Bob Dylan – « Self-Portrait » (1970)

La petite histoire du rock (et la version révisée de Dylan lui-même) veut que Dylan ait volontairement fait un album pour s’aliéner son public. Écoeuré par tous ces fanatiques qui se pressent à sa porte à Woodstock, où il réside avec sa jeune famille, épuisé par le rythme infernal imposé aux artistes dans les années ‘60 (et qui a fauché Hendrix, entre autres), désireux de se libérer de son image de porte-parole de la contre-culture (ce qu’il a toujours rejeté), Dylan aurait viré à droite et saboté volontairement son mythe.

Ou peut-être est-ce l’histoire d’une différent d’affaires, d’une pré-production qui vire au cauchemar, alors que se terminait une association musicale féconde: celle de Dylan et du producteur Bob Johnston. Un musicien a raconté qu’après l’enregistrement en petite formation des pistes basiques à New York, les bandes auraient été expédiées à Nashville où Johnstone aurait travaillé, souvent sans Dylan, aux sessions d’overdubs, alors qu’il savait déjà que Dylan ne voulait plus travailler avec lui. Et overdubs, il y a, en masse, et d’assez mauvais goût merci! Mieux encore, Roger McGuinn et les Byrds devaient participer à l’album (imaginez: Dylan et The Byrds faisant un album de reprises!): mais ils ont attendu en vain l’appel de Johnston avant la session, et ont fini par quiter, ce que McGuinn attribue à acte “politique” de Johnstone, que le groupe venait de congédier de ses propres albums.

Ou peut-être s’agit-il simplement d’un très mauvais album?

Car enfin, comment ne pas rire en écoutant la reprise de “The Boxer” de Simon & Garfunkel? Les arrangements de “Wigwam”? La reprise de “Blue Moon” avec ce “croon” affecté, son violon tzigane et ses choeurs sucrés?

D’ailleurs, les entrevues de l’époque montrent un Dylan, d’habitude sûr de lui jusqu’à l’arrogance, désarmé par la virulence des critiques.

“There’s a lot of damn good music there. People just didn’t listen at first.”

Non Bob, le problème c’est que nous avons écouté… et que tu n’as pas mis les bonnes pistes dessus!
La preuve, par deux, par trois, par dix: The Bootleg Series Vol. 10: Another Self Portrait (1969–1971)


New York, 3 mars 1970, deux musiciens, deux guitares, trois chansons

Bootleg Vol 10Il suffit de trois chansons et d’un peu plus de 7 minutes, au tout début de cet Another Self-Portrait, pour comprendre quelle erreur monumentale de production a constitué l’album original. Trois chansons avec, seuls, David Bromberg et Dylan aux guitares, toutes enregistrées le 3 mars 1970 à New York, au début d’un marathon de 3 jours.

Laissez-moi vous les présenter toutes trois: Went To See The Gypsy, parue plus tard dans une version diluée (pour cause d’arrangements trop présents) sur New Morning, est un pur Dylan vintage, à la Visions of Joanna, le genre de titre qui a dû influencer notre Leonard Cohen de manière profonde, dans son imagerie, son ambiance sobre et dépouillée, son art du récit poétique. C’est suivi par Little Sadie, une country song mieux servie dans cette version dépouillée que sur celle qui paraîtra sur Self-Portrait. Puis, pour la suivante, Dylan utilise son fameux “Nashville croon” (comme sur Lay Lady Lay) et s’élève la magnifique Little Saro, une pièce inédite, et on ne peut qu’hocher la tête d’incompréhension: comment cette perle a pu être ignorée de l’album final??? Comment cette interprétation touchante, superbe, a pu rester dans les voûtes de Columbia toutes ces années?

Le plus incroyable, c’est que ces sessions new yorkaises, trois jours consécutifs en petite formation (Al Kooper, Bromberg et le violoniste Emanuel Green étant les seuls musiciens toujours présents) ont donné plus de 38 pièces! 38 pièces, dont plus 18 constituent le coeur et le sang de cet Another Self-Portrait. Ces trois jours de studio auraient pu constituer à toutes fins pratiques, la matière finale d’un bon Dylan, d’un grand Dylan. À la place de quoi 12 de ces titres seront complètement désincarnées lors d’intenses sessions d’overdubs foireux à Nashville. Et seront raboutées, selon un pacing très douteux, à des titres “live” mal choisis et à 6 titres tirées de sessions enregistrées un an avant à Nashville.

Je vous jure: c’est à n’y rien comprendre!

Boot10 inside029Il vous faut entendre If Not For You (oui, la même que George Harrison), en version tendre piano+violon tzigane; vous devez entendre Wig Wam, version feu de camp, sans ces ridicules arrangements qui la dénaturent sur l’album final; vous êtes un hipster amateur de country qui vient de découvrir Hank Williams? Wallflower vous montrera l’amour profond de Dylan pour le country, à un époque où ce n’était pas si cool; ceux qui, comme moi, ont adoré le Dylan produit par Lanois vont adorer la version dépouillée, dramatique, de Days of ‘49, qui aurait pu faire partie de Time Out Of Mind (et qui, vous le devinez, est bien supérieure à la version parue finalement). La passion s’entend dans les imperfections de la voix de Dylan sur l’excellente Copper Kettle; Working On A Guru and Time Passes Slowly nous font entendre un peu de ces fameuses sesions George Harrison/Bob Dylan: écoutez la guitare d’Harrison sur la première: quel plaisir! Bring Me A Little Water annonçait le Dylan gospel qui devait venir 10 ans plus tard… et j’en passe…

J’allais oublier: l’une des plus belles de Dylan, bien connue des aficionados, mais absente du catalogue, à part dans une version alternative sur une compilation, s’y retrouve enfin: When I Paint My Masterpiece.

Bob Dylan - Another Self-Portrait 03Bootleg Series: un autre coup de circuit

Pour la Bootleg Series préparées par Sony/Legacy, c’est un autre coup de circuit, comparable au fabuleux Volume 8: Tell Tale Signs, lequel se basait sur les sessions avec Lanois.

Et tous les fans de Dylan attendront, bien sûr, avec encore plus d’impatience le volume qui sera consacré aux sessions de Blood On The Tracks. Un autre album qui a vu ses sessions new yorkaises “scrapées” au profit d’autres sessions. Sauf que cette fois-là, le résultat final fut un grand album.


Et par la suite

La petite histoire rock dit que Dylan voulait rire de ses fans. Mais la blague a tourné court: alors qu’il avait déjà préparé une suite à Self-Portrait, à base elle aussi de reprises de titres folk et country traditionnels, il change son fusil d’épaule, jette les _covers”, rassemble en vitesse un nouvel album de pièces originales et sort un New Morning sobre et efficace, dont pas moins de 6 titres ont fait partie de ces mémorables sessions du mois de mai 1970.

Comme quoi Dylan n’est pas si insensible aux réaction de ses fans!


LA MUSIQUE

4 étoiles

LE SON

3 étoiles et demie

ScreenClip

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